“Les abeilles doivent retrouver leur nature sauvage”

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Très engagé dans la protection de l’environnement, Maurice Rouvière, apiculteur installé à Lablachère en Ardèche et présent à la journée de l’abeille ce dimanche à Bagnols, travaille avec les abeilles depuis quarante-cinq ans.

Maurice Rouvière s’efforce “de porter un message de respect aux enfants et au grand public pour la protection de notre plus beau trésor : la terre”, à travers ateliers, interventions dans les écoles, stages et formations. Il milite pour l’installation de ruches campagnardes. Membre de l’association Autrement la vie, il participe à la journée de l’abeille dimanche à Bagnols et animera une conférence sur “L’essaim, sa vie et son hivernage”.

Comment avez-vous changé votre regard sur l’apiculture ?

Je suis un observateur et un grand défenseur de la nature. Un jour, avec mes ruches “modernes”, j’ai eu une grosse perte. J’ai tout changé à partir de là. Après des années d’expérimentation, je vois le comportement des abeilles différemment. La nature nous donne des leçons, il faut apprendre à les lire. Je suis un apiculteur spécial, je ne cours pas après les kilos de miel. J’étudie les abeilles pour qu’elles retrouvent leur instinct et avec les moyens de lutter contre leurs prédateurs.

Comment sauver les abeilles ?

En les respectant, en luttant contre leurs prédateurs avec des moyens naturels. J’insiste beaucoup sur l’importance des mellifères. Il faut planter des arbres, des fleurs. Chez nous, dès qu’il y a une haie, elle est tronçonnée, le béton avance partout, c’est dramatique. Or, le meilleur médicament pour elle, c’est le nectar et le pollen des fleurs. Je travaille beaucoup pour que les gens mettent des ruches dans leur jardin, ainsi j’espère qu’ils lèveront le pied sur les pesticides.

Où en est la prise de conscience ?

Le chemin est très long. Elle doit être initiée par les politiques. Tous les courriers que j’ai envoyés sont restés sans réponse. Beaucoup de mairies préfèrent utiliser des pesticides plutôt que d’embaucher un salarié qui débroussaillerait. Des viticulteurs traitent alors qu’ils ont installé des ruches à côté de leurs vignes. Ces produits (1) tuent les abeilles et polluent toute la chaîne du vivant : les insectes, mangés par les insectivores, à leur tour au menu des oiseaux et rapaces, qui polluent la terre et les nappes phréatiques quand, morts, ils se décomposent. L’homme est fou, c’est dramatique. La plus grande des pollutions, c’est le cerveau de l’homme.

Que préconisez-vous pour travailler plus naturellement ?

L’installation des ruches doit être pensée en fonction de la quantité de nectars aux alentours. Laisser les abeilles faire leur cire : les cires industrielles n’ont pas d’odeur et entravent leur communication. C’est en faisant vibrer la cire que les abeilles communiquent. Respecter les zones de fleurs. Que leur reproduction se fasse naturellement. Je suis contre l’insémination et l’élevage artificiels des reines. Prélever une quantité raisonnable de miel au printemps lors de la grande miellée. Il faut laisser du miel dans la ruche pour l’hiver car il absorbe l’humidité, et surtout les abeilles s’en nourrissent. Les apiculteurs prélèvent trop et substituent avec des pains de sucre “terrien”. Mais les abeilles se nourrissent de sucre “aérien”, celui des nectars et des fleurs. Je préconise aussi de travailler avec des espèces locales, à savoir l’abeille noire dans notre région. Les cadres de nos ruches modernes sont faits pour les apiculteurs mais pas pour les abeilles, ils sont trop grands pour maintenir la chaleur. L’abeille, comme la volaille et d’autres animaux, est devenue un produit qui doit être rentable. Si on veut la respecter, il faut être sage et observateur. Et récolter ce qui est possible. Des apiculteurs travaillent de manière naturelle et arrivent à en vivre.

Qu’avez-vous découvert sur les abeilles et leur instinct qui vous a amené à repenser la ruche ?

L’abeille est un insecte à sang froid, qui vit dans un corps chaud, l’essaim, dont la température est à environ 37 °C. Les rayons de la ruche font office de squelette. Le miel, l’isolant, maintient la chaleur. Quand nous manipulons la ruche, nous perturbons son équilibre, car elle subit des chocs thermiques. Mais l’essaim peut lutter contre ses prédateurs, comme le varroa (le poux de l’abeille) s’il maintient sa température. Si la chaleur retombe à 33°C, le parasite peut se développer.

Les abeilles ont de moins en moins l’instinct de remérage (2). Grâce à mes recherches, je ne les gère pas, je laisse le processus naturel s’opérer. Pour que les larves soient élevées par les butineuses, je leur mets un cadre sans abeille, et je déplace la ruche souche. Pour la survie de la colonie, les butineuses reprennent leur rôle de nourrice et refont une nouvelle reine. J’ai observé que, du coup, les butineuses rajeunissent, elles vivent soixante jours supplémentaires jusqu’à la naissance de leurs remplaçantes.

Est-ce que l’abeille a besoin de l’homme ?

Non, elle a travaillé pendant des millénaires avant qu’on s’en occupe. En revanche, nous avons besoin d’elle pour la pollinisation. La ruche, ce n’est pas que du miel. La pollinisation, on n’en parle pas assez.

(1) Avec 63700 tonnes de pesticides utilisées en 2012, la France est le premier consommateur européen.
(2) Changement de reine.

Src: Midilibre
On peut retrouver Maurice Rouvière sur son blog : www.abeille-cevenole.fr